Ils sont rares ceux qui, au coeur d’une pandémie, peuvent rassembler, en quelques coups de téléphone, plus d’une centaine de cuisiniers et de restaurateurs, s’assurer le soutien de géants comme Loto-Québec, le Centre Bell et l’UPA et, surtout, parvenir à mobiliser autour d’une cause commune une industrie qui peine parfois à parler d’une seule voix. Le dynamique fondateur de La Tablée des Chefs, Jean-François Archambault, lui, y est parvenu. Comme souvent. Et il a même revu ses ambitions à la hausse. Comme toujours.
Nous sommes début avril. Le Québec, comme le reste du globe, est frappé de plein fouet par la terrible crise. Les salles à manger des restaurants ont fermé leurs portes. La grande majorité des cuisines sont désormais vides, et nombre de leurs habituels occupants s’ennuient loin de leurs couteaux. Dans l’esprit du directeur général de La Tablée germe alors une idée : ramener les cuisiniers derrière leurs fourneaux pour qu’ils préparent des portions redistribuées par la suite aux banques alimentaires. « Et ils ont embarqué, ces fous ! » lance d’un ton rieur Jean-François Archambault.
L’objectif initial de 800 000 repas est rapidement réévalué. « On l’a doublé dès que plusieurs gros joueurs ont accepté de se joindre au projet des Cuisines Solidaires, avec leurs équipes capables de fournir 15 000 ou 20 000 portions. On a finalement pu atteindre une capacité de production hebdomadaire de près de 200 000 repas. Ces chiffres, ça me donne le vertige ! » D’autant plus que les chefs et leurs brigades ne sont pas les seuls à avoir répondu à l’appel du célèbre organisateur : distributeurs, producteurs, grand public et autres ont aussi tenu, en ces temps difficiles, à apporter leur soutien, qu’il soit matériel ou financier. « Résultat : grâce à tout ce monde, sur les 700 000 premiers repas fournis, j’avais un foodcost d’à peine 12 000 $. C’est une mobilisation exceptionnelle. Tout simplement remarquable », fait-il remarquer.
Véritable vocation
Malgré son agenda de ministre et une vie familiale des plus remplies, Jean-François Archambault est inarrêtable lorsqu’on l’invite à expliquer son projet. Une fois lancé, l’homme vous dévoile tous les détails de cette généreuse aventure humaine, des enjeux de congélation à la conception des étiquettes, en passant par l’importance de rémunérer les cuisiniers solidaires. « Je tenais à ce qu’on les paie un minimum, ne serait-ce que pour régler leur compte de gaz ou une partie du loyer. »
Dans ses passionnantes envolées, le fondateur de La Tablée oublie toutefois un élément, central : son rôle de chef d’orchestre. Lorsqu’on le lui fait remarquer, il toussote. Et esquive. Mais lorsqu’on reformule légèrement la question, lui demandant d’où lui viennent cette motivation et cette force mentale, Jean-François Archambault rend hommage à ses parents, très engagés dans leur communauté, à sa conjointe Geneviève et, surtout, à ses cinq jeunes enfants. « Ils vivent tout ça pleinement avec moi. Quand ils m’entendent parler d’une livraison de 50 000 kilos de nourriture, ils se doutent que ce n’est pas pour chez nous ! »
À la fin du siècle dernier, sur les bancs de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec, le jeune étudiant s’intéressait déjà à la réduction du gaspillage alimentaire et souhaitait améliorer le sort des plus démunis. Après un rapide passage dans les coulisses de grands établissements, il décidait de s’engager pleinement et de défendre ces nobles causes. Deux décennies plus tard, son enthousiasme reste intact. « Au fil des ans, j’ai appris à déléguer et à m’entourer, confie-t-il. Mais ralentir ? Non ! Tant qu’il y aura un besoin, tant que je pourrai mettre mon énergie au service des autres, je le ferai ! »