« J’ai le cœur qui lève, la gorge qui se serre. C’est mon bébé que je suis en train de perdre. Mon rêve qui se brise. » Au bout du fil, Olivier Tali peine à contenir ses émotions. Nous sommes le vendredi 30 mars 2018. Deux jours plus tard, par un venteux dimanche de Pâques, l’homme fermera officiellement Le Cheval de Jade, son établissement inauguré en 1999 au cœur du village de Mont Tremblant. « On ne fera rien de particulier : pour les clients, ce sera un jour comme les autres. On ne veut pas organiser de cérémonie ou d’événement spécial. La fête, on la planifiait pour le 20e anniversaire du restaurant. » Elle n’aura finalement jamais lieu...
Comme les responsables du Cheval de Jade, des centaines de restaurateurs québécois mettent, chaque année, la clé sous la porte. Difficile toutefois d’avancer un nombre exact et à jour. S’il existe peu de données, c’est tout simplement parce que les propriétaires qui décident de fermer, exception faite de ceux qui déclarent faillite, n’ont pas à le signaler à un organisme public, explique l’Association des restaurateurs du Québec (ARQ).
Les plus récentes données officielles disponibles datent donc de... 2008. À l’époque, un rapport émis par le ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation soulignait que, dans le secteur de l’hébergement et de la restauration, le taux de survie des entreprises était de 43,6 % après trois ans, de 29,6 % au bout de cinq ans et d’à peine 15,3 % au terme de neuf années d’exploitation. Pour expliquer ces inquiétants résultats, les experts gouvernementaux pointaient, déjà, la forte concurrence dans l’industrie et le nombre élevé de nouveaux intervenants.
Soucieux de « rafraîchir ces données », François Pageau, professeur à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ), décidait, plus récemment, d’effectuer quelques savants calculs. « Et les résultats n’ont pas manqué de m’étonner », confie-t-il. Selon lui, entre le 31 décembre 2012 et le 31 décembre 2014, pas moins de 7 130 restaurants ont fermé leurs portes à l’échelle de la province. « Au total, sur deux ans, ces fermetures ont touché le tiers (33 %) des établissements existants à la fin de 2012 », analysait-il dans un dossier publié dans nos pages (Pageau F. Restauration au Québec - Évolution étonnante du nombre d’établissements de restauration au Québec. HRImag Printemps 2016 ; 20(1) p. 26.)
Lourd silence
Au Québec, les fermetures sont donc malheureusement monnaie courante. Et pas une semaine ne s’écoule sans qu’un autre professionnel n’annonce son intention de prochainement cesser ses activités. Pourtant, lorsque vient le moment d’en discuter, les principaux intéressés se font discrets. Dans le cadre de ce dossier, nous avons par exemple contacté, à plusieurs reprises et par divers moyens, 13 restaurateurs concernés par une récente fermeture. Seuls trois d’entre eux ont donné suite à nos appels et courriels. L’un d’eux a toutefois insisté pour que son anonymat soit préservé.
« Il faut me comprendre : ce n’est pas ma plus grande fierté, souligne le quadragénaire. On se donne une image de bon vivant souriant, on présente nos plats colorés sur Facebook et Instagram, on organise des soirées, des anniversaires, des événements. Rien que du positif. On paraît intouchable. On se croit intouchable. Et puis soudain, hop !, tout est fini. La chute est douloureuse. Et même après plusieurs mois, ce n’est pas forcément simple d’en parler... »
Si le silence entourant ces fermetures n’est, bien évidemment, pas propre à l’industrie de la restauration, il semble tout de même plus pesant que dans d’autres secteurs. Sans doute, soulignent certains intervenants, est-ce dû à l’intense implication émotionnelle des différents acteurs dans leur projet professionnel. « Dans bien des cas, les chefs, les restaurateurs, les propriétaires s’identifient à leur entreprise, souligne Francis Gosselin, président de FG8 (conseil en stratégie et recherche économique) et cofondateur du populaire FailCamp. L’attachement qu’ils vouent à leur restaurant est profond, presque intime. »
Plusieurs raisons, plusieurs formes
En 2010, une implosion d’égouts force Sébastien Chamberland à mettre un terme à l’aventure Ayumi Sushi. L’incident survenu dans le sous-sol de son restaurant installé sur les hauteurs de Lévis n’étant pas couvert par les assurances, l’homme doit se résoudre à fermer. « La bâtisse m’appartenait, les affaires marchaient bien : même si nous n’en étions qu’à notre première année, il ne nous manquait pas grand-chose pour atteindre la rentabilité », raconte, serein, l’entrepreneur.
Quelques années plus tard, il est cette fois contraint de vendre son Bourbon Café, étranglé par les hausses de loyer imposées par le propriétaire de l’immeuble du chemin Sainte- Foy, à Québec. « Entre 2005 et 2013, mon chiffre d’affaires avait toujours augmenté ; la qualité était là, la clientèle aussi, se souvient Sébastien Chamberland. Mais en 2014, du jour au lendemain, à cause d’une décision extérieure, j’ai vu mes revenus fondre et mon loyer exploser. Mon choix a été rapidement fait, à défaut d’être facile. »
Concurrence trop féroce, augmentation des loyers ou du prix des matières premières, départ à la retraite, envie d’autres défis, besoin urgent de récupérer un capital, rénovations d’envergure... les raisons pouvant pousser un restaurateur à fermer son établissement sont multiples. Si le traitement d’une faillite est scrupuleusement réglementé, les autres types de fermetures sont bien moins encadrés, et le professionnel pourrait avoir l’impression de se retrouver quelque peu isolé dans ces instants souvent peu réjouissants.
Garder la maîtrise
Peu importe la forme qu’elle prendra ou la raison qui y mène, une fermeture se prépare et se planifie. En plus de penser au remboursement d’éventuelles dettes et à la vente ou à la location des lieux, des meubles et des équipements, le restaurateur devra, en priorité, s’inquiéter de l’avenir des membres de son personnel et les aider à prévoir la suite de leur carrière. « C’était, à mes yeux, le défi le plus important, confie Olivier Tali. Je devais prendre soin d’eux, les garder motivés jusqu’à la dernière journée, tout en sachant très bien qu’ils cherchaient ailleurs. »
Afin de rester maître de ce qui lui arrive, le gestionnaire d’établissement dressera, très tôt, la liste des démarches administratives et juridiques qu’il devra entreprendre. Pour faciliter les choses, il calculera et définira au préalable la date idéale pour fermer boutique. Il apparaît ainsi judicieux de suspendre ses activités à la fin de la haute saison, notamment dans le cas d’établissements installés en région.
Une fois la décision prise et annoncée aux équipes et partenaires, nombreux sont ceux qui décident d’avertir leur clientèle. « Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas une étape obligée, nuance François Pageau. Si vous fermez pour d’autres projets, d’autres défis, prévenez vos clients, expliquez-leur les motifs de la fermeture. Mais si vous n’avez rien à annoncer, si les raisons de la cessation ne sont pas heureuses, il n’y a aucun intérêt d’en aviser le public ou de s’épancher dans les médias. »
Et après ?
Quelle que soit sa nature ou son origine, se relever d’une fermeture de restaurant peut s’avérer délicat. Outre les inévitables questions matérielles ou financières, l’impact psychologique de l’événement n’est pas à sous-estimer. « Il est important de marquer une pause, indique Francis Gosselin. Pour certains, une semaine suffira tandis que d’autres auront besoin de quelques mois. Mais il faut prendre le temps de souffler, de réfléchir, aussi. »
Entrepreneurs dans l’âme, beaucoup de restaurateurs décideront, après une fermeture, de retenter le coup, de reprendre le chemin des cuisines, de se lancer dans une nouvelle aventure, persuadés d’avoir appris durant ces semaines et mois parfois plus compliqués.
Olivier Tali, lui, a préféré prendre un autre chemin et mettre son énergie et son expérience au service des professionnels des HRI. En contactant notamment le député du coin, en alertant les membres du chapitre régional de la Société des chefs, cuisiniers et pâtissiers du Québec (SCCPQ) qu’il dirige, il espère pouvoir faire avancer les débats sur la situation « plus que délicate » dans laquelle se trouve la restauration québécoise.
« Je veux tout faire pour aider mes collègues. C’est mon nouveau combat, glisse le chef. Je suis triste d’avoir été amené à fermer, certes, mais je reste persuadé que c’est le plus beau métier du monde. Et malgré ce qui m’arrive, si un jeune devait venir me voir avec des rêves plein la tête et des étoiles dans les yeux, je lui dirais de foncer. »